Grands Evénements

Grands événements de 2002

Disparition de Margaret, la « princesse rebelle » 09/02/2002

FAMILLE ROYALE DU ROYAUME-UNI ET D’IRLANDE DU NORD
« La désobéissance est ma grande joie » avait-elle lancé un jour, de son air mutin, à Jean Cocteau. Une attitude qui résume toute la vie de celle qui fut toujours considérée comme le mouton noir de la famille royale, la mal-aimée des Windsor, une princesse rebelle qui eut le tord d'être la première, bien avant Diana, à faire voler en éclats le carcan rigide des traditions monarchiques, à se jouer des convenances sociales et à brûler la vie par les deux bouts.

Depuis sa naissance quelque peu théâtrale une nuit d'orage au château écossais de Glamis, le 21 août 1930, Margaret Rose connut le douloureux parcours réservé aux cadets. Tandis que l'on veille avec un soin jaloux à préparer son aînée Elisabeth à son destin royal, Margaret Rose peut donner libre cours à son caractère fantasque et malicieux. «Charmante espiègle, elle pouvait se révéler extrêmement capricieuse pour attirer l'attention de tous» a raconté une ancienne gouvernante des petites princesses, agacée de voir le roi George VI en admiration béate devant sa cadette au point de ne jamais la réprimander. Unies par une affection profonde, jamais deux soeurs ne furent à ce point dissemblables.

Tandis que la future Elizabeth II comptait et recomptait ses friandises le soir, avant de se coucher, afin de décider avec sérieux si elle pouvait s'en octroyer un, Margaret prenait plaisir à les saisir à pleines mains pour les dévorer d'une seule traite. Et si Lilibet s'appliquait à plier ses vêtements sur sa chaise, Margot dédaignait déjà ce genre de contraintes. Très tôt, Margaret défraye la chronique. Sa beauté piquante, ses yeux bleus et son teint de pêche, qui subjuguent le photographe Cecil Beaton autant que les courtisans guindés de Buckingham Palace lui servent d'arguments pour n'en faire qu'à sa tête.

Elle aime séduire. Elle n'a pas besoin de se forcer pour paraître charmante, d'autant qu'elle a été dotée de dons et de talents uniques pour chanter, jouer au piano, danser, et se produire sur scène. Au sortir de la guerre, elle dépoussière une cour figée en se laissant photographier en maillot de bain, en fumant ouvertement, ne refusant jamais la perspective d'une soirée amusante... quitte à faire scandale en relevant ses jupes pour danser un french-cancan canaille ou en flirtant négligemment avec tous les héritiers de la gentry britannique.

Souvent comparée à Brigitte Bardot outre-Manche, elle bouscule les préjugés de l'arrière-garde conservatrice dans une recherche effrénée de plaisirs. Elle deviendra une reine de l'hédonisme. Côté coeur, Margaret la romantique tombe éperdument amoureuse de l'écuyer de son père, le group-captain Peter Townsend, tout auréolé de ses actes héroïques pendant la guerre. Passe encore qu'il soit roturier, mais marié et père de deux enfants c'est trop pour une monarchie qui ne sait pas encore ce que l'avenir lui réserve en matière de scandales...

L'église et le Commonwealth s'opposent à une telle union qui fait pleurnicher toute l'Europe de 1955. Margaret renonce à Peter Townsend, sans doute parce que ni elle ni lui n'ont trouvé le courage de partir en exil après avoir renoncé aux prérogatives royales et à la liste civile afférente. «Elle ne se remettra jamais de cet amour brisé» souligne son biographe Theo Aronson avant de résumer le caractère complexe de la princesse défunte d'une formule: «sa tragédie était d'être née trop royale pour être une véritable rebelle, et d'être trop rebelle pour être vraiment royale».

Figure des swinging Sixties, Margaret s'étourdit alors dans les fêtes et les bals. Elle ne dédaigne pas la compagnie des hommes d'affaires ou des brigands, écume les boites de nuit londoniennes et rentre tard assise à l'arrière d'une mobylette. La liste de ses soupirants ressemble à un brillant condensé de l'Annuaire des spectacles et l'on y trouve les noms de Peter Sellers, Mick Jagger, Noël Coward ou Danny Kaye. Brûlant pas moins de soixante cigarettes par jour (avant son ablation d'un poumon en 1985), se faisant servir de grands verres de Bourbon - le Famous Grouse, «seul gibier que je supporte» s'amusait-elle - elle pouvait devenir familière.

Ainsi, elle laissait Danny Kaye l'appeler «Honey», chérie. Ce dernier, un soir, s'enhardit à lui parler de «votre soeur». La réponse se fait cinglante: «vous voulez certainement parler de Sa Majesté la Reine ?». A un autre qui l'invitant à danser l'interroge «comment puis-je vous appeler ?», elle répond imperturbablement «essayez donc Princess Margaret !».

La presse à scandales, aujourd'hui délicieusement repentante, oublie un peu vite qu'elle a fait ses choux gras sur les déboires de Margaret. Son mariage - par dépit ? - avec le photographe à la mode Anthony Armstrong-Jones, titré comte de Snowdon (ils auront deux enfants le vicomte Linley et lady Sarah) ponctué d'infidélités conjugales (dont la plus célèbre avec le chanteur Roddy Llewellyn de dix-sept ans son cadet), avant que Margaret ne devienne en 1978 la première des Windsor à demander le divorce. Si à Londres elle ne sera jamais que «la soeur cadette de la reine», elle règne pleinement sur l'île Moustique, aux Caraïbes, parmi une cour composée de lord Glenconner, du danseur Rudolf Nureev, des Beatles, de la styliste Mary Quant et de toute une société brillante qui comprend son mal de vivre.

Ses excès en tous genres auront finalement raison de sa santé. Sa troisième attaque d'apoplexie lui aura été fatale. Dans son salon désert du palais de Kensington, traîne un coussin sur lequel elle avait fait broder six mots, comme une métaphore de sa vie, « il n'est pas facile d'être une princesse ».

Stéphane Bern

Disparition de la Reine-Mère Elizabeth 25/03/2002

FAMILLE ROYALE DU ROYAUME-UNI ET D’IRLANDE DU NORD
« L’incarnation exemplaire de l'Institution royale » !
Roc inébranlable dans la tempête, la reine-mère Elizabeth d'Angleterre, affectueusement surnommée « Queen Mum », semblait éternelle comme une certaine idée de la monarchie britannique qu'elle incarnait. Née sous le règne de la grande Victoria, le 4 août 1900, Elizabeth Angela Marguerite Bowes-Lyon, fille des comtes de Strathmore et Kinghorne et future reine consorte de George VI, personnifiait l'institution royale dans son souci d'exemplarité, son sens du devoir et sa façon de régner sur les coeurs par un immuable sourire. Rien pourtant ne prédestinait cette jeune aristocrate écossaise éduquée au château de Glamis à ceindre une couronne royale. Fraîche et ingénue, mais déjà dotée d'une forte personnalité, elle subjugue le timide et bègue prince Albert, duc d'York et deuxième là du roi George V et de la reine Mary, qu'eue croise au mariage de la fille des souverains dont elle est la demoiselle d'honneur. « Bertie » devra s'y prendre à trois reprises pour la convaincre de l'épouser en l'abbaye de Westminster le 26 avril 1923.

Dans une famille royale austère, cachant tant bien que mal aux yeux du monde les troubles psychologiques dont souffrent les fils de George V - le prince de Galles David affichant des liaisons scandaleuses, « Bertie » introverti, sans oublier le duc de Kent et le duc de Gloucester aux prises avec l'alcool et la drogue -, Elizabeth devient « la rose d’York » et « la duchesse souriante » que le peuple britannique appelle de ses voeux. Même le bourru George V sera séduit. Un jour que sa primesautière bru arrive en retard à la table royale en s'excusant platement, le roi l'arrête d'un sourire : « Ne vous excusez pas, ma chère enfant, c'est nous qui étions en avance. »

Le destin rattrape la jeune duchesse d'York en 1936, à la mort du roi George V, et l'avènement d'Edouard VIII qui abdique quelques mois plus tard pour épouser une Américaine deux fois divorcée, Wallis Simpson. Pour elle ce sera un drame terrible. Jamais elle ne pardonnera au duc et à la duchesse de Windsor d'avoir propulsé « Bertie », sous le non de George VI, sur le trône d'Angleterre. Elle assurera même à ses proches que ce coup du sort est à l'origine de la mort prématurée du roi en 1952 !

Pour l'heure, après le couronnement du 12 mai 1937, la reine Elizabeth ne songe qu'à accomplir son devoir, d'autant que les nuages s'amoncellent à l'horizon. Si certains historiens prétendent aujourd'hui que la reine était personnellement favorable à la politique d'apaisement à l'égard d'Hitler, voulue par Neville Chamberlain, elle gagna ses titres de gloire dans le coeur des Britanniques aux heures sombres de la Blitzkrieg lorsque les nazis bombardèrent Londres. Si elle força l'admiration du général de Gaulle ou du président Eisenhower, Hitler dira d'elle : « C'est la femme la plus dangereuse d’Europe. »

On lui doit cette réplique célèbre à ceux qui l'enjoignaient de mettre ses deux filles à l'abri au Canada : « Mes filles ne partiront pas sans moi. Je ne partirai pas sans le roi et le roi ne quittera jamais son pays ». Lorsque Buckingham est bombardé, elle sort inspecter les dégâts et lance : « Je peux enfin regarder les habitants de l’East End dans les yeux ».

Véritable figure matriarcale de cette monarchie millénaire, la reine sait depuis son mariage combien minage donnée au public est importante. N'exige-t-elle pas du photographe de cour, Cecil Beaton, qu'on retouche ses portraits officiels pour la faire paraître plus mince ! C'est elle encore qui veillera à ce que le secret de la maladie qui ronge le roi George VI ne soit pas éventé.

Après guerre, la popularité des Windsor est à son zénith et l'on célèbre à Londres le mariage de la princesse héritière Elisabeth avec un prince grec exilé et désargenté, Philippe, rebaptisé du nom de son oncle maternel « Mountbatten » pour en faire un prétendant plus acceptable aux yeux du roi.

A la mort du roi George VI, le 2 février 1952, la reine consorte aurait pu se murer dans son deuil en quittant Buckingham Palace pour la résidence toute proche de Clarence House. Son sens du devoir prévaut. Elle annonce qu’elle maintiendra sa présidence ou son patronage à trois cent cinquante organisations caritatives, acceptant avec le sourire de conserver le titre de colonel en chef honoraire de maints régiments qu'eue passait en revue jusque très récemment.

Personnalité la plus populaire des Windsor, « Queen Mum » incarnait le visage immuable de la monarchie, avec ses robes en mousseline couleur pastel, ses bibis à voilette assortis et son collier de trois rangs de perles qui ne la quittait Pas. Même ses lubies ou ses péchés mignons n'avaient pu altérer sa popularité unique. Sa passion dispendieuse pour les courses de chevaux, son goût pour les plats en sauce, le chocolat, le gin Martini, la pêche au saumon ou son amour des jardins et des chiens, tout cela participait à son charisme.

Depuis longtemps, elle avait renoncé à se mêler des affaires sentimentales de la turbulente tribu des Windsor, même si elle avait applaudi au mariage de son petit-fils préféré Charles avec la petite-fille de son amie et dame d’honneur lady Fermoy, lady Diana Spencer. Elle ne comprit pas que cette dernière puisse livrer des pans de son intimité au grand jour et transgresser la sacro-sainte règle du silence.

Les Britanniques l'aimaient aussi pour cela. En 1980, alors quelle remerciait sa fille, la reine, de lui avoir organisé un quatre-vingtième anniversaire triomphal en la cathédrale Saint-Paul, elle lui glissa malicieusement : « Maintenant je me sens prête à aller jusqu'à 100 ans ». « Je crains alors que ce ne soit Charles qui vous envoie le télégramme de félicitations », grimaça la reine. Pourtant, à l'été 2000, une « love parade » colorée permit de mesurer la popularité intacte de la reine-mère, parvenue à fêter son centième anniversaire. “ Chacun a un loyer à payer sur terre. Le mien est de servir mon pays ”, aimait-elle rappeler. Un exemple que la jeune génération des Windsor a visiblement du mal à suivre, mais que les Britanniques, toutes générations confondues, exaltent aujourd’hui.

Stéphane Bern
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